La douleur, de Anna de Noailles

La douleur.

Recueil : Les forces éternelles (1920)

La douleur est pressée et ne peut pas attendre,
Il lui faut un subit et vaste apaisement ;
Je ne sais où j'ai lu ces mots plaintifs et tendres :
« Souffrir est un très long moment. »

Bondissant comme un cerf qu'un chasseur assassine,
Le turbulent désir ne peut être prudent.
C'est vous qui le criez, princesse de Racine :
« Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j'attends ! »

Ces paroles de feu, ce pantelant dilemme.
Que jette à votre amant votre esprit irrité,
C'est le puissant soupir de l'être, dès qu'il aime.
Sombre Amour, composé d'âme et de volupté,

Puisque jamais l'instant de vivre n'est propice
À ton avide espoir, prompt et vertigineux,
Puisque tout désir court vers un sûr précipice.
Et pour être éternel veut être ruineux,

Quel est donc le souhait de ces deux corps qui tremblent
Enlacés, se faisant plus serrés, plus étroits,
Comme pour se tapir dans le néant ? Il semble
Qu'ils cherchent un tombeau, dans leur suave effroi.
Et la volupté n'est, peut-être, je le crois.
Que l'essai de mourir ensemble...


Anna de Noailles.