Tranquillité, de Anna de Noailles

Tranquillité.

Recueil : Les forces éternelles (1920)

Après le jour luisant d'entrain
Voici la nuit, dévote et fine,
Il semble que le ciel s'incline
Par le poids des astres sereins.
Le souffle saccadé d'un train
Transmet à la calme colline
Sa palpitation d'airain.
Dans l'ombre, les bruits qui scintillent,
— Bruits de pas, de voix, de volets, —
Semblent polis comme des billes,
Comme les grains d'un chapelet.
— Ô nuit, compatissant mystère !
Se peut-il, quand l'air est si doux
Et semble penser avec nous.
Qu'il y ait des morts dans la terre !

— Je n'ai besoin de rien ce soir
Grâce à ta tendresse amoureuse,
Une âme n'est vraiment heureuse
Que sans projets et sans espoirs.
Nous parlons sans cesse de l'âme,
Pourtant, après ce long plaisir,
Tout nous est paresse et loisir,
Plus rien en nos cœurs ne réclame ;
Nous pourrions vivre ou bien mourir
Contents ainsi, calmes, à l'aise.
— Ô mon cher compagnon, serait-ce
Qu'on ne souffre que de désir ?


Anna de Noailles.