Lettre de Victor Hugo à Léonie Biard (2)

Lettre écrite à Léonie Biard

Le ciel est aujourd'hui comme mon cœur, sans soleil. Les hommes ne verront qu'un jour blafard et triste, moi je ne te verrai pas. Journée à effacer de la vie ! Se peut-il que des importuns, des ennuyeux et des indifférents aient ce pourvoir d'ôter à deux âmes comme les nôtres leurs heures lumineuses et bénies ? Hélas ! Il faut accepter la destinée comme elle est, arrangée par Dieu, dérangée par les hommes, faite par la nature, défaite par la société.

Il faut se résigner, il faut même se consoler de tout, ma bien-aimée, en aimant. Quand on a l'amour on a si bien tout qu'il est profondément injuste de se plaindre. Et puis, en ce moment, ce serait plus injuste encore. Hier le calme et l'espérance avaient reparu sur bon beau et notre et si doux visage. Demain, nous nous verrons. Dans quelques jours, nous serons l'un à l'autre presque tout à fait, et pour deux semaines peut-être.

Oh ! Mon cœur bondit de joie à cette pensée ! Je pourrai, mon ange, passer une nuit entière avec toi ! Comprends-tu cela ? Sens-tu tout ce que contient ce mot ? Une nuit ! Je te sentirai dormir dans mes bras ! Je veillerai pour la première fois, heureux et enivré, sur cet adorable mystère de ton sommeil. Oh ! Les anges doivent t'entourer quand tu dors ! Mon âme entendra le double battement d'ailes de ces rêves ineffables qui viennent la nuit s'abattre sur ton beau front ! Je te tiendrai endormie et confiante sur ce cœur qui est à toi ! Vois-tu, cette pensée me transporte et me bouleverse.

Cette nuit-là, ma bien-aimée, sera la consécration de notre mariage. Il nous manquait notre nuit de noces. Dieu va nous la donner. Je tremble presque devant de pareils bonheurs, car c'est mieux que le paradis, et dans de semblables instants, le ciel doit être jaloux de la terre ! Prie pour nous, ma bien-aimée, ma Léonie, tu dois être écoutée là-haut, car tu en viens ! Car tu en parles encore la langue ! Tout ce que tu dis pourrait être dit par les anges ; tout ce que tu penses pourrait être pensé dans le ciel.
À demain, mon amour !
Deux heures, sois exacte.

Aujourd'hui pense à moi ! Aime- moi ! Vis en moi !
Ô mon âme, je suis en adoration devant toi !

Victor Hugo