Mes yeux encore en répandent des larmes

L'adultère.

Recueil : Poésies (1811)

J'ai vu, mes yeux encore en répandent des larmes,
Un jeune et digne objet doué de mille charmes,
Une épouse unissant l'esprit à la beauté,
Et cependant trahie avec indignité ;

J'ai vu, lorsque l'ingrat qui bravait sa tendresse,
La quittait pour voler aux pieds d'une maîtresse ;
J'ai vu dans sa douleur ce que le sentiment
Offre de plus cruel et de plus déchirant ;

Tantôt, sur son malheur tranquille en apparence,
Elle gardait longtemps un effrayant silence ;
Tantôt, elle éclatait par des pleurs, par des cris,
Arrachait ses cheveux, déchirait ses habits ;

Tantôt son désespoir se faisant seul entendre,
Elle exhalait ses maux dans un reproche tendre
Et suppliait l'ingrat, déjà loin de ses yeux,
De venir réclamer un pardon généreux.

Quelquefois, dans l'espoir de confondre un perfide,
Dans l'ombre de la nuit, éperdue et sans guide,
Elle épiait ses pas, elle errait jusqu'au jour,
Autour des lieux témoins d'un adultère amour :

Cent fois au bord du seuil son pied tremblant s'avance,
Cent fois sa dignité rappelle sa prudence...
Elle écoute pourtant ; mais ses sens trop émus
Saisissent au hasard des sons mal entendus,
Et, dans le moindre mot qui résonne autour d'elle,
Lui font trouver la voix d'un époux infidèle.

Longtemps mes yeux l'ont vue en proie à ces transports ;
Chaque jour, de sa vie usait un des ressorts ;
Mais à vingt ans du sort on brave l'amertume,
Ce n'est que lentement que la douleur consume ;
La nature en son cours marchant également,
Ne joint qu'avec effort l'aurore et le couchant ;
Et l'épouse trompée, en sa courte carrière,
Mourait à chaque instant sans mourir tout entière.

Enfin, de son malheur le ciel prenant pitié,
Finit ses jeunes ans, trop longs de la moitié.
Près du coupable époux que ce spectacle horrible
À ses derniers moments au moins rendit sensible,
Elle attendit sa fin sans répandre des pleurs :
Heureuse de quitter ce séjour de douleurs ;
Mais pourtant se plaignant de ne pouvoir encore
Sacrifier sa vie à l'ingrat qu'elle adore.


Constance de Théis.