Blessure d'amour, de Jules Canonge (1869)

Blessure d'amour.

Recueil : Varia (1869)

Si tu savais le mal que fait une parole,
Confiant et charmé quand je me livre à toi,
L'on ne te verrait plus, insouciante et folle,
En mots fins et piquants te lancer contre moi !

Le sourire est méchant lorsqu'il raille les âmes
C'est la pointe d'un glaive à sinistre lueur ;
Comme le jet du plomb qui se tord dans les flammes,
Les mots, en éclatant, peuvent blesser le cœur.

Le sarcasme en tout lieu nous poursuit et nous pèse ;
Il nous étreint l'esprit comme un ardent réseau ;
C'est un boulet de fer rougi dans la fournaise
Et qui, toujours brûlant, roule en notre cerveau.

Plus cher nous fut celui de qui vient la blessure,
Plus terrible est le mal qui va nous consumant ;
Plus la dent qui nous tient, resserrant sa morsure,
Pénètre et dans nos chairs ronge profondément !

Ah ! ne méconnais plus ainsi ta destinée,
Toi que le Ciel dota d'esprit et de beauté ;
Pour révéler ces biens la parole est donnée,
Et non pour qu'un ami soit par elle attristé.

Ne sois donc plus railleuse, inconséquente et folle ;
Que tout son de ta voix ait un accent du cœur,
Car, si la mort de l'âme est dans une parole,
Un mot peut contenir la vie et le bonheur.


Jules Canonge.