Guérison, de Jules Canonge (1869)

Guérison.

Recueil : Varia (1869)

Me voilà guéri ! j'ai pu, sans émoi,
Rêvant tout un soir, assis prés de toi,
Laisser sur mon front passer ton haleine ;
Ta main sur ma main se posait souvent ;
Tes brillants cheveux poussés par le vent
Jetaient sur mes yeux leur réseau mouvant ;
Et moi, je voyais, je sentais à peine !

Jamais ton parler, jamais ton accent
Ne fut ni plus vif, ni plus caressant ;
Jamais ton esprit n'eut plus d'étincelles ;
Jamais dans ta pose on ne vit plus d'art ;
Pour m'incendier jamais ton regard
Ne fit rayonner, comme par hasard,
Plus soudains éclairs ni flammes plus belles...

Moi je regardais le calme horizon,
Puis, la luciole aux brins du gazon,
Lumineux signal des amours voilées ;
J'écoutais bruire au fond des jardins,
La brise qui frôle à travers les pins,
L'eau qui, murmurant, fuit dans les bassins,
Ou du rossignol les notes perlées.

Et tout ce murmure et toutes ces voix
Avaient des accords plus grands qu'autrefois ;
Étoiles du sol, les fleurs demi-closes
Exhalaient dans l'air des parfums plus doux ;
Comme si les cieux en étaient jaloux,
Fleurs du firmament, les astres sur nous
S'épanouissaient plus vifs que les roses.

Moi qu'eût fait, jadis, plonger dans la mer,
Traverser la flamme, affronter le fer,
Un geste, un regard, un mot, un murmure,
Je n'entendais plus ta voix résonner,
Je ne voyais plus tes yeux rayonner,
Je ne sentais rien en moi frissonner...
Et je me disais : Triomphe, ô Nature !

Mon premier amour ! mon premier bonheur !
Puisque tu reprends tes droits sur mon cœur,
Me voilà sauvé d'une erreur cruelle ;
Je l'écoute en moi parler doucement ;
Loin de châtier mon égarement,
En pitié le Ciel prend ce long tourment :
Dieu par tes splendeurs à Lui me rappelle !

Mais, bien que mon cœur soit calme et guéri,
Je le sens encor tout endolori ;
Prends-moi, berce-moi sur ton sein de mère ;
Endors la pensée et le souvenir ;
Si quelqu'autre amour luit dans l'avenir,
Ah ! ne laisse point vers moi revenir
De la vanité l'ardente chimère !

Fais-moi rencontrer cœur simple, ingénu,
Délicat esprit du monde inconnu,
Fleur que son parfum dans l'ombre révèle,
Oubli de soi-même, à-propos charmant,
Riant abandon, tendre empressement ;
Fais que tout en moi s'élève en l'aimant ;
Et, sans t'oublier, je vivrai pour elle.

Lorsqu'avec le Bien le Beau se confond,
L'amour est si large, il est si profond
Qu'à toute grandeur sa grandeur s'allie ;
Loin que jamais rien l'absorbe un moment,
Tout pour sa pensée est un aliment,
Tout est pour sa flamme un rayonnement ;
Il ramène à Dieu le cœur qui l'oublie !


Jules Canonge.