La douleur, de Antoine de Latour (1839)

La douleur.

Recueil : La vie intime (1839)

Voici le temps passé de cette sombre lutte ;
Vivant, mais épuisé, mais meurtri par la chute,
À la hauteur de l'homme enfin redressons-nous !
Si l'avenir nous cache encor quelque disgrâce,
Demeurons invincible à sa froide menace,
Le regardant en face,
Pour attendre ses coups.

Tenons au fond du cœur toute douleur captive ;
Qu'elle y fasse sa plaie ardente, et toujours vive,
Qu'elle saigne au-dedans mais ne se montre pas ;
Si l'on nous cherche au front quelque ride profonde,
Jetons un fier sourire au regard qui nous sonde,
Et soyons pour le monde
Un heureux d'ici-bas.

Quand le chaume s'embrase on ne voit pas encore
Le feu qui sourdement s'étend et le dévore ;
La surface au soleil étincelle et reluit ;
Mais vienne l'ouragan, la flamme alors s'irrite,
L'incendie apparaît, le toit se précipite,
Et tout disparaît vite,
Chaume, lumière et bruit.

Ainsi de nous, mon âme ! ainsi de notre vie !...
Chaume vivant, en proie au muet incendie,
Quand tout n'est plus que cendre, arrive l'aquilon !
Qu'en nous voyant tomber sans plainte et sans murmure,
Le vulgaire s'écrie : Où donc est la blessure ?
Point de sang à l'armure ;
Douleur, n'es-tu qu'un nom ?


Antoine de Latour.