La jeunesse des vieux, de Catulle Mendès

La jeunesse des vieux.

Recueil : La Grive des Vignes (1895)

Ô jeunes hommes ! notre joie,
Vous ne la connaissez point,
De voir, comme un bouton rougeoie,
Le printemps qui point.

Quand le soleil, tout jeune, dore
Les toits hier pluvieux,
Une aube de jeunesse encore
Rit au cœur des vieux.

Il ranime, par la fenêtre
Que l'on se hâte d'ouvrir,
Du frisson de ce qui va naître
Ce qui va mourir ;

Lui, par qui tant de fleurs écloses
Enchanteront les pourpris,
Il évoque d'anciennes roses
À nos fronts flétris,

Et, quand l'or de sa gloire abonde,
Aux miroirs que nous fuyons
Nous fait la chevelure blonde
Avec ses rayons.

C'est pour nous qu'il chasse les brumes !
En l'hiver blanc de glaçons
Vous mêlez aux toux de nos rhumes
Des bruits de chansons ;

Qu'il vente ou qu'il neige, n'importe !
Sans trêve, en vos jeunes cœurs,
Triomphe l'ardeur douce et forte
Des juillets vainqueurs ;

Vous connaissez, lèvres ignées,
Les baisers jamais finis,
Même quand les fleurs sont fanées
Et vides les nids.

À ceux que l'hiver ensommeille
Il faut l'avril de retour
Pour qu'en eux s'ouvre, fleur vermeille,
L'amour de l'amour.

Mais, alors, la douceur est telle
D'être si rare, on la sent
Si divine d'être mortelle
Presque en renaissant,

Que notre âme illusionnée
Ne voudrait pas changer pour
Votre été de toute l'année
Nos printemps d'un jour !


Catulle Mendès.