La révolte, de Jules Canonge (1869)

La révolte.

Recueil : Varia (1869)

« Si vous voulez me voir un peu
De l'esprit que l'on me suppose,
De vos regards calmez le feu,
N'ayez plus la lèvre si rose.

De votre harmonieux parler
Bannissez l'accent vif et tendre,
Que, sans pâlir et sans trembler,
Je ne pourrai jamais entendre.

Ne me tendez plus votre main,
Si charmante, mais si glacée ;
Ne me dites plus : à demain !
Ne devinez plus ma pensée.

En vous voyant, comme aujourd'hui,
Radieuse et toujours en fête ;
Comment n'être pas ébloui ?
Comment ne pas perdre la tête !

Puis, on se dit : quand la beauté
S'allie à tant de prévenance,
Ce que l'on a pris pour bonté,
N'est, trop souvent, qu'indifférence.

Oh, l'empreinte de ce métal
Est peu profonde, quoique vraie !
C'est de l'or, mais de l'or banal ;
Du sentiment c'est la monnaie.

Chacun pour elle est un miroir
Où se reflète sa vanité ?
Ce qui la charme c'est de voir
Qu'à tous elle tourne la tête...

Et l'on craint de se révéler ;
On étouffe en soi toute flamme ;
Et l'on s'empresse de voiler
Ce qu'on a de meilleur dans l'âme.

Rien n'est cruel, rien n'est fatal
Comme ces beautés de statue
Pour qui tout devient piédestal
Et dont le regard charme et tue !... »

Mais, tandis qu'il déraisonnait,
Sur le divan demi-couchée
Doucement elle ricanait
Par un éventail bleu cachée.

Comme il ne parlait plus, soudain,
L'éventail se ferma. La belle
À son ami tendit la main,
Et lui... ne s'éloigna point d'elle.

Femmes ! ô doux caméléons !
Dans notre impatient délire,
C'est bien en vain que nous voulons
Nous affranchir de votre empire.

Tant que la flamme des amours
Rayonnera dans vos prunelles,
On nous verra faibles toujours,
Et vous régnerez toujours belles !


Jules Canonge.