Le bon vouloir, de Jules Canonge (1869)

Le bon vouloir.

Recueil : Varia (1869)

Vous craignez qu'on vous ait flattée
Depuis qu'on nous parle de vous,
Et, par cette crainte arrêtée,
Vous n'osez plus venir à nous.

Esprit naïf ! âme prudente !
Il est vrai, jadis, l'amitié
N'avait que parole indulgente...
Même on en croyait la moitié.

Maintenant c'est toute autre chose :
L'espèce humaine a progressé
Mais, dans cette métamorphose,
Le bon vouloir s'est éclipsé.

Ce qu'amitié l'on nomme encore
N'a pour vous que très peu de miel ;
Les charmes dont on vous décore
Ne sont pas tous venus du Ciel.

S'il faut croire ce qu'on publie
De vos attraits, de votre cœur,
Un long dépit vous a maigrie
Et vous rend pâle à faire peur,

Vous ne pouvez, quoique baronne,
Distinguer la prose des vers ;
Vous avez la main peu mignonne,
Le nez et l'esprit de travers.

Revêche, fantasque, bourrue,
Vous ne savez répondre aux gens,
Soit au salon, soit dans la rue,
Que par des mots désobligeants.

Chez vous, le regard est perplexe
Et la démarche, en ricochet ;
Comme un accent trop circonflexe,
Votre taille fait le crochet.

Enfin, vous êtes si charmante
Que votre pauvre ange gardien
Du matin au soir se tourmente...
Sans que le diable y perde rien.

Après une telle peinture,
Pouvez-vous encore hésiter ?
Ah ! tout cela n'est qu'imposture !
Je m'époumone à protester.

Pourtant, prolonger votre absence,
Comprenez-le bien, ce serait
Faire croire à la ressemblance
De ce calomnieux portrait.

Venez donc. Quand la nuit replie
Ses voiles vers le sombre bord,
Le rossignol dit : c'est la vie !
Les hiboux disent : c'est la mort !

L'aube s'avance radieuse ;
Les hiboux n'osent plus crier ;
On n'entend que la voix joyeuse
De l'alouette et du ramier.


Jules Canonge.