Le regard, de Jules Canonge (1869)

Le regard.

Recueil : Varia (1869)

Si tu savais, ô jeune fille,
Le mal que peut faire un regard,
Tu voilerais, sous ta mantille,
Tes yeux dont la flamme scintille
Et perce l'âme comme un dard.

Quand tu parais aux promenades,
Lorsque tu traverses les rangs
De ceux que brûlent tes œillades,
On verrait moins de cœurs malades
Et moins de cerveaux délirants :

Pourquoi te faire ainsi, cruelle,
Un jeu de voir couler nos pleurs ?
Si Dieu voulut te créer belle,
Ce n'est point pour que ta prunelle
Devienne un foyer de douleurs.

Le regard, comme la parole,
Te fut donné pour nous charmer :
La femme est l'ange qui console
Et non le lutin qui désole ;
C'est l'être qu'il est doux d'aimer.

De tes yeux ne sois plus si fière,
Belle enfant, car un jour viendra
Où l'éclair d'une autre paupière
T'éblouira de sa lumière,
Et ton regard se troublera ;

L'orgueilleux éclat dont il brille
Voudra se voiler, mais, trop tard ;
Alors, cachant sous ta mantille
Tes pleurs, tu sauras, pauvre fille,
Le mal que peut faire un regard !


Jules Canonge.