Si tu m'aimais, de Jules Canonge (1869)

Si tu m'aimais.

Recueil : Varia (1869)

Si tu m'aimais comme je t'aime,
Quand je suis éloigné de toi,
L'on ne te verrait plus la même ;
Tu ne pourrais vivre sans moi,
Si tu m'aimais comme je t'aime !

Comme autrefois si tu m'aimais,
De moi tu parlerais sans cesse ;
Sans moi, les plus riants palais
Seraient pour toi pleins de tristesse,
Comme autrefois si tu m'aimais.

Quand le sommeil clôt ta paupière,
Ton rêve encore me sourirait ;
Mon nom remplirait ta prière ;
Ta lèvre le murmurerait,
Quand le sommeil clôt ta paupière.

Ton âme, lorsque je reviens,
Comme une fleur épanouie,
S'ouvrirait dans nos entretiens :
Tu croirais renaître à la vie,
Près de toi lorsque je reviens.

Avant qu'elle fût énoncée,
Dans mon regard tu comprendrais,
Tu devinerais ma pensée ;
À tous ses vœux tu répondrais,
Avant qu'elle fût énoncée.

Dans le présent, dans l'avenir,
Si tu m'aimais comme je t'aime,
Rien ne pourrait nous désunir ;
Tout serait pour nous bien suprême,
Dans le présent, dans l'avenir.

Mais, tes regards et tes paroles
Vont, s'éparpillant au hasard,
Comme un essaim d'abeilles folles ;
À son tour, chacun prend sa part
De tes regards, de tes paroles.

Lorsque je languis loin de toi,
L'on te voit rire aussi folâtre
Que si tu riais avec moi.
Rien n'obscurcit ton front d'albâtre,
Lorsque je languis loin de toi.

Ton esprit pense à tant de choses
Que mon nom est presque oublié ;
Ta voix ne prend des tons moroses
Qu'en parlant de notre amitié !...
Ton esprit pense à tant de choses !

Quand je pars ou quand je reviens,
Une parole indifférente
Est, hélas ! tout ce que j'obtiens ;
Tu n'es éperdue ou tremblante
Quand je pars ni quand je reviens.

Ce que tout bas mon cœur prononce
Se perd en élans superflus ;
Il faut que bien haut je l'énonce ;
Ton cœur distrait ne comprend plus
Ce que tout bas mon cœur prononce.

Rien ne vit dans ton souvenir :
L'avenir, pour toi, c'est chimère ;
Le présent dont tu peux jouir,
Te charme plus, âme légère,
Que l'espoir ou le souvenir.

Non, tu n'aimes pas comme j'aime,
Nommer amour tant de froideur,
Ah ! c'est proférer un blasphème !
Oublions celle dont ton cœur,
Ne sait point aimer comme on l'aime.


Jules Canonge.