La mort d'un père, de Charles Hubert Millevoye (1814)

Anniversaire.

Recueil : Poésies diverses (1814)

Hélas ! après dix ans je revois la journée
Où l'âme d'un père aux cieux est retournée.
L'heure sonne : j'écoute... ô regrets ! ô douleurs !
Quand cette heure eut sonné, je n'avais plus de père.
On retenait mes pas loin du lit funéraire ;
On me disait : « Il dort », et je versais des pleurs.

Mais du temple voisin quand la cloche sacrée
Annonça qu'un mortel avait quitté le jour,
Chaque son retentit dans mon âme navrée,
Et je crus mourir à mon tour.
Tout ce qui m'entourait me racontait ma perte :
Quand la nuit dans les airs jeta son crêpe noir,
Mon père à ses côtés ne me fit plus asseoir,
Et j'attendis en vain à sa place déserte
Une tendre caresse et le baiser du soir.

Je voyais l'ombre auguste et chère
M'apparaître toutes les nuits ;
Inconsolable en mes ennuis,
Je pleurais tous les jours, même auprès de ma mère
Ce long regret, dix ans ne l'ont point adouci !
Je ne puis voir un fils dans les bras de son père
Sans dire en soupirant : « J'avais un père aussi ! »
Son image est toujours présente à ma tendresse.
Ah ! quand la pâle automne aura jauni les bois,
Ô mon père ! je veux promener ma tristesse
Aux lieux où je te vis pour la dernière fois.
Sur ces bords que la Somme arrose,
J'irai chercher l'asile où ta cendre repose :
J'irai d'une modeste fleur
Orner ta tombe respectée,
Et sur la pierre, encor de larmes humectée,
Redire ce chant de douleur.


Charles Hubert Millevoye.