Grains de mil, d'Henri-Frédéric Amiel (2)

Les citations extraites de Grains de mil :

Aucun organe ne peut se passer d'exercice ; aucune puissance intérieure non plus. Exerce l'affection, entretiens l'espérance, ranime l'enthousiasme, maintiens toute l'âme en action si tu ne veux la voir s'épaissir de quelque côté ou se roidir en quelque fibre.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Chacun trouve et perd plusieurs fois en chemin le sentiment de sa vocation particulière, du but suprême de sa vie, lequel domine et embrasse tous les autres buts. Il faut le fixer sous ses yeux et dans son cœur en lettres d'or flamboyantes ; car, si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour mille divagations. — Nous sommes tous des écureuils, et prenons notre agitation pour notre marche.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

La pierre de touche de tout système religieux ou politique ou pédagogique, c'est l'homme qu'il forme, l'individu qui sort de ses mains. Si le système nuit à l'intelligence, il est mauvais ; s'il nuit au caractère, il est vicieux ; s'il nuit à la conscience, il est criminel.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Comme les fleurs s'entourent par elles-mêmes d'une atmosphère de parfums, ainsi l'amour, par sa propre force poétique, s'enveloppe d'un nuage d'illusions, involontairement émané de son sein. Tantôt ces illusions remplacent aux yeux de l'amour fasciné la réalité absente, et alors l'amour, flamme sans aliment, condamnée à se dévorer elle-même, s'évanouit bientôt ; tantôt, complément secourable, les illusions achèvent et accomplissent pour les yeux de l'amour ébloui la réalité naturellement imparfaite ; alors seulement, capable de durée, l'amour peut briller d'une renaissante et immortelle jeunesse.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Conserve la première impression si tu veux rester sous le charme ; veux-tu d'en délivrer, passe à la seconde. En d'autres ternies, revois deux fois pour voir juste ; ne vois qu'une pour voir beau. En effet, le premier coup d'œil est pour l'imagination et le second pour le jugement : l'un est poésie, l'autre est vérité.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

L'illusion peut avoir raison contre l'expérience, car l'illusion est le pressentiment d'une grande vérité, et l'expérience la possession d'une petite.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Se résigner à la vie telle qu'elle est avec ses grandes douleurs et ses petites misères, tel est renseignement d'hier ; mais aussi lutter plus énergiquement contre la déperdition, la dispersion de soi-même, de ses projets, de ses travaux, déjouer par la persévérance la conjuration perpétuelle de la nature et des circonstances contre l'œuvre de l'individu : tel est l'enseignement d'aujourd'hui.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

La simplicité défend contre les tentatives de l'esprit, la pureté contre les tentations de la chair. L'âme simple et pure, bravant les séductions opposées de la nature supérieure et de la nature inférieure de l'homme, passe, inviolable et immaculée à travers le double enfer de l'orgueil et de la sensualité, pour remonter, soumise à la fois et spirituelle, aux pieds de Dieu.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Combien ceux qui peuvent supporter la critique, et qui l'implorent de vrai cœur, sont moralement supérieurs à ceux qui ne peuvent l'un et qui ne font pas l'autre !
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

La force des choses, c'est le doigt de Dieu dans l'histoire. Implacable exécutrice des hautes-œuvres de la souveraine justice, elle abat avec la hache toutes les résistances. Laissez passer la justice de Dieu. Ses desseins s'accomplissent inexorablement, mais c'est la faute de l'homme si cette Puissance irrésistible, dont la droite est armée du glaive exterminateur et la gauche pleine de palmes, doit punir ou couronner. L'homme décide de sa destinée ; il fait la route sanglante ou facile, il peut barrer, faire dévier ou écumer un instant le fleuve de l'histoire, mais il ne lui fait pas rebrousser chemin, il ne peut faire fléchir les décrets de la Providence. Le but est inévitable, prédestiné, mais le moyen dépend de l'homme. Sans lui, avec lui ou malgré lui, la volonté suprême s'accomplit.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Le bonheur, tel qu'on l'entend d'ordinaire, est la satisfaction de tous les besoins et de tous les désirs ; or cette satisfaction n'est pas le bonheur, mais le dégoût. Une ligne suffit à énoncer cette contradiction ; toute la vie ne suffit pas à la plupart des hommes pour la reconnaître. Une mère mène loin son enfant avec un morceau de sucre ; la Providence fait l'histoire universelle avec cette illusion.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

On peut châtier l'impertinence, mais on ne lui doit que le dédain. En effet, il y a deux justices : celle de la parole et celle du silence. La justice qui tient le glaive, mesure les torts et frappe, est moins sévère que celle qui tient la balance, pèse l'homme et se tait.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Le bien que nous leur avons fait ou qu'ils pensent de nous est encore ce qui nous engage le plus et nous lie le plus aux autres. Par la reconnaissance et l'affection, les hommes et même les animaux nous constituent de cœur leurs prisonniers. Donc en nous faisant aimer nous nous forgeons des chaînes ; mais, comme le citoyen libre des antiennes républiques, nous seuls mettons ainsi la main sur notre liberté. Cependant la plus douce contrainte est encore de trop dans la sphère du sentiment. La reconnaissance force, il est vrai, l'affection, mais l'affection n'est entière et parfaite que lorsqu'elle n'a plus un seul élément de résignation et que cette captivité du cœur, déjà doucement consentie, devient gaie, désirable et désirée.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

La mémoire est pour l'homme la possession de son travail antérieur, en la perdant, tu te ruines ; tu passes du rang de propriétaire intellectuel au rang de prolétaire. Si la pensée est le travail de l'esprit, la mémoire en est le capital, et le vrai capital, ce n'est pas la mémoire confuse et vague, capital mort, mais la mémoire de rappel, capital disponible et présent.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Combien de fois ne sommes-nous pas hypocrites en restant semblables à nous-mêmes au dehors et pour les autres, quand nous avons la conscience d'être devenus différents pour nous-mêmes et au dedans ! Ce n'est pas de l'hypocrisie au sens propre, car nous n'empruntons pas un autre personnage que le nôtre, mais c'est pourtant une sorte de mensonge. Ce mensonge humilie. Cette humiliation est un châtiment que le masque inflige au visage et que notre passé fait subir à notre présent. Et cette humiliation est bonne : car elle produit la honte ; et la honte engendre le repentir. Ainsi du mal sort le bien dans une âme droite, et la chute amène le relèvement.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

L'aspiration fondamentale d'un individu est l'indice de ce qu'il est, sa manière de juger les maîtres est la mesure de ce qu'il sait, et son œuvre est la preuve de ce qu'il peut. Son horoscope est dans ces trois choses. Montre-moi ce que tu es, ce que tu sais et ce que tu peux, et je te dirai ce que tu deviendras.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Ne demandez pas des œillets au rosier ni à la pêche le goût de la fraise. Acceptez la lune avec son hémisphère caché. Regardez le mauvais côté de la pomme à acquérir, et mordez le bon de la pomme acquise.... Qui ne le sait ? mais qui le fait ?
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Les actes les plus insignifiants dans notre intention peuvent, par des ricochets imprévus, devenir les plus importants de notre vie. Notre destinée dépend, en grande partie, de mille petites circonstances qui nous échappent ; chaque bagatelle tient par un fil invisible à quelque catastrophe ; marionnettes invisibles de la Providence, nous jouons, sans le savoir, dans une chambre obscure, à colin-maillard avec l'inconnu.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

La pensée de la pensée et la conscience de la conscience : c'est là que doit arriver la faculté critique du philosophe, et peu d'esprits descendent jusqu'à cette région : aussi la plupart des meilleurs sont-ils dupes de leur pensée et emprisonnés dans une forme de leur conscience.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Il n'y a pas de parfums, de vertus, de trésors, qui n'aient besoin d'être renfermés; n'ouvre pas portes et fenêtres à tous les vents du ciel, à tous les oiseaux de la forêt, à tous les passants de la terre; aie en toi un sanctuaire, une chapelle intérieure qui soit aussi une citadelle et un lieu fort; caches-y ton secret, ta vocation, tes principes, les archives de ton âme, l'eau lustrale de la religion, les armes de ta volonté, l'ex-voto de ta suprême idée ; reviens-y quotidiennement te retremper par la prière et la contemplation; viens-y demander la foi et la fidélité à toi-même. Le recueillement, le retour au divin, il ne faut pas moins pour traverser la vie, ses tentations, ses dissipations, sans s'évaporer, se dissiper ou se corrompre. Et cette foi intérieure demande à être renouvelée tous les jours.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Vertus, fautes et crimes s'entendent sur le compte des témoins, que tous les trois, par modestie, honte ou peur, évitent également, mais non sur l'article des complices, que les crimes redoutent comme une menace, tandis que les fautes les recherchent comme une excuse et que les vertus les aiment comme une récompense.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

La logique de l'erreur est plus parfaite que celle de la vérité : aussi les mauvaises doctrines sont-elles toujours plus fécondes que les bonnes.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

La mémoire est pour l'homme la possession de son travail antérieur : en la perdant, tu te ruines ; tu passes du rang de propriétaire intellectuel au rang de prolétaire. Si la pensée est le travail de l'esprit, la mémoire en est le capital, et le vrai capital, ce n'est pas la mémoire confuse et vague, capital mort, mais la mémoire de rappel, capital disponible et présent.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Juger notre époque au point de vue de l'histoire universelle, l'histoire au point de vue des périodes géologiques, la géologie au point de vue de l'astronomie, c'est un affranchissement pour la pensée. Quand la durée d'une vie d'homme ou d'un peuple nous apparaît aussi microscopique que celle d'un moucheron, et, inversement, la vie d'un éphémère aussi infinie que celle d'un corps céleste avec toute sa poussière de nations, nous nous sentons bien petits et bien grands, et nous pouvons dominer de toute la hauteur des sphères notre propre existence et les petits tourbillons qui agitent notre petite Europe.
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)

Avec un homme sérieux, commencez par quel sujet vous voudrez, au bout d'une heure vous arriverez à la question du premier et du dernier homme, d'Adam et du Christ, du péché et du salut. Quoi d'étonnant, puisque cette question est le pivot sur lequel tourne le monde et la cime qui fait la ligne de partage entre les deux courants de l'esprit humain ?
Henri-Frédéric Amiel ; Grains de mil (1854)