Méprise, de René de Chazet

L'hymne à l'amitié.

Recueil : Les poésies et chansons (1804)

Amour ! Amour ! cruel vainqueur,
Fuis puisqu'il faut que je te craigne,
Et ne règne plus sur un cœur
Qu'on méprise et que l'on dédaigne.
C'est bien assez de m'enlever
L'espoir de plaire et de séduire ;
Ah ! permets-moi de n'éprouver
Que les sentiments que j'inspire.

Tendre amitié, présent des cieux,
Viens rendre la paix à mon âme ;
L'amour m'embrasa de ses feux,
Reviens m'éclairer de ta flamme ;
L'amour fait payer ses faveurs ;
Plus douce, sans être moins tendre,
Tu viens pour essuyer nos pleurs,
Et l'amour nous en fait répandre.

Tes feux sont plus purs que les siens ;
C'est pour blesser qu'amour caresse ;
À tous les âges tu conviens ;
L'amour ne sied qu'à la jeunesse :
Par le temps il est affaibli,
En un jour il est infidèle,
Tandis que plus elle a vieilli,
Plus l'amitié paraît nouvelle.

L'amitié vit sous un ciel pur
Que troublent de légers nuages,
Et l'amour sous un ciel obscur
Désolé par de longs orages :
L'une a pour but notre bonheur ;
Pour régner l'autre veut séduire :
L'une est la sagesse du cœur,
L'autre n'en est que le délire.

Lorsque l'amour nous a soumis,
Bien souvent sa chaîne nous blesse ;
On peut chérir quelques amis,
Il faut n'aimer qu'une maîtresse :
Servants d'amour peuvent changer,
Ceux de l'amitié sont fidèles,
Et ce n'est que pour obliger
Qu'à l'amour ils volent les ailes.

Mais l'Amour a pourtant du bon :
Tendre Amitié, je t'en supplie,
Conserve sous un autre nom
Son feu, sa brûlante énergie ;
Embrase, électrise mon cœur,
Et que l'objet qui m'a su plaire,
Sensible aux charmes de la sœur,
La prenne souvent pour le frère !


René de Chazet