Un mot, un regard, une larme, de Henri-Frédéric Amiel (1872)

Un mot, un regard, une larme.

Recueil : Journal intime (1872)

Un mot, un regard, une larme,
Un geste, un soupir me désarme,
Mais ma fierté reste debout,
Et quand on s'obstine sans terme
Et que dans ses torts on est ferme,
Je n'ai plus à céder du tout.

Je puis comme un autre sans crainte
Mettre à couvert ma dignité ;
Je ne descends pas à la plainte,
Mais je méprise aussi la feinte
Et supprime l'intimité.

Mon coeur est rempli de faiblesse
Mais ne sait pas être importun ;
Si quelqu'un l'offense et le blesse,
Il se ferme, se tait et laisse
Agir à son aise chacun.

Jamais, sitôt qu'on le soupçonne,
Jamais il ne retient personne,
Et ne plaide pour son honneur.
Qui de lui pense mal ou doute
Est libre ; mais coûte que coûte,
Ne compte plus dans son bonheur.


Henri-Frédéric Amiel
(Journal intime, le 2 juillet 1872.)