2 - Ce dictionnaire vous propose 101 citations et pensées de Pascal Bruckner :
Apprendre l'amour, c'est d'abord apprendre à parler d'amour et on ne l'apprend jamais aussi bien que chez les poètes, les romanciers, les philosophes.
Dieu n'est bien connu que quand il est connu comme inconnu.
Dieu est un chemin à parcourir, semé d’embûches et de chausse-trappes.
La vie du croyant est un procès qui se tient tout entier devant le Juge divin. Tout le mal que font les méchants est enregistré et ils ne le savent pas !
J'aime trop la vie pour ne vouloir être qu'heureux !
Le malheur n'est pas seulement le malheur : il est, pire encore, l'échec du bonheur.
Le projet d'être heureux rencontre trois paradoxes. Il porte sur un objet tellement flou qu'il en devient intimidant à force d'imprécision. Il débouche sur l'ennui ou l'apathie dès qu'il se réalise (en ce sens le bonheur idéal serait un bonheur toujours assouvi, toujours renaissant qui éviterait le double piège de la frustration et de la satiété). Enfin il élude la souffrance au point de se retrouver désarmé face à elle dès qu'elle ressurgit.
La bonheur tant attendu fuit à mesure qu'on le poursuit.
Le féminisme, c'est aussi le droit pour les femmes d'embrasser les défauts des hommes et d'en rajouter.
S'il t'arrive quoi que ce soit dans la vie, je suis là pour toi et sois là pour moi.
L'amour des montres est lié à la précision du transit. Lire l'heure, c'est aimer la régularité intestinale.
Le temps n'est pas un jeu, c'est un verdict auquel nul ne peut se soustraire.
Dieu a inventé les montres pour capter le temps et il a inventé le temps pour punir les hommes. Sais-tu la mission que Dieu m'a assigné, à moi ? — Inventer la montre qui effacera le temps et réparera la faute originelle. Tu te rends compte ?
L'adoration sans limites, c'est à ma fille unique que je la réserve.
Une fille a de la chance de n'être pas jolie, les garçons ne lui tourneront pas la tête.
On doit toujours honorer une promesse faite à son père sur son lit de mort.
Ce qu’il y a de terrible avec les angoissés, c'est qu'ils ont toujours raison de l'être.
Qu'est-ce qu'un aéroport ? Une loterie géante de la survie : selon votre destination, vos chances augmentent ou diminuent. Des entreprises, postées aux portes d'embarquement, assurent vos proches en cas de décès, une salle de prière, réservée à toutes les fois, vous garantit un aller simple pour l'au-delà. Dieu est là qui veille au grain. Vous voilà deux fois protégé, en ce bas monde et dans l'autre. Il ne reste plus qu'à monter et à mourir, rassuré.
Si vous manquez un avion, un train, réjouissez-vous : vous avez peut-être échappé à un accident fatal. Mais si vous ratez délibérément un avion ou un train, méfiez-vous : il se pourrait que l'accident que vous désiriez éviter vous rattrape dans le véhicule de diversion que vous emprunterez.
La séduction n'est pas seulement une propédeutique à la courtoisie, elle civilise les désirs en les contraignant à s'avancer masqués.
L'abstraction même du bonheur explique sa séduction et l'angoisse qu'il génère. Non seulement nous nous méfions des paradis préfabriqués mais nous ne sommes jamais sûrs d'être vraiment heureux. Se le demander, c'est déjà ne plus l'être.
Si la pauvreté, selon saint Thomas, c'est de manquer du superflu alors que la misère est manque du nécessaire, nous sommes tous pauvres en société de consommation : nous manquons forcément à tout puisque tout est en excès.
Raffinement suprême du salaud : imputer à sa victime le mal qu'il lui a infligé.
Naître, c'est comparaître.
Si la paix favorise le commerce, le commerce n'a jamais garanti la paix.
L'ennui est un compagnon qu'on ne supporte que dans la solitude.
La vraie vie n'est pas absente, elle est intermittente.
Quand le marché se met au service de la morale et prétend promouvoir l'entraide et la solidarité, c'est la morale qu'il met à son service parce qu'elle est devenue rentable.
Chose curieuse : les êtres malheureux attirent le malheur.
L'adultère est le compagnon de route du mariage : ils sont impensables l'un sans l'autre.
Désir de vivre à deux et peur du couple : Les amants s'installent de plain-pied dans cette contradiction impossible.
Le corps n'est pas seulement le poison de l'âme, il en est le tombeau.
Le pire pour un menteur, c'est qu'il puisse dire la vérité.
Autant que le devoir d'ouverture, existe le devoir de persévérance avec soi-même.
L'entente sexuelle est devenue le critère de réussite du couple.
À vingt ans la beauté est une évidence, à trente-cinq une récompense, à cinquante un miracle.
L'Europe, c'est la préférence donnée au pardon sur la vengeance.
Rien de plus triste que l'avenir quand il ressemble à ce que nous avions imaginé.
La première liberté d'un individu, c'est de dire non !
Voyager, c'est vivre plusieurs passés, plusieurs présents, renverser le sablier du temps.
Toute fidélité à soi n'implique pas forcément le dédain des autres, et toute volonté d'ouverture n'est pas synonyme de respect d'autrui.
La fidélité est un prix trop cher payé pour n'être pas compensée par une excitation égale.
Le plus pénible avec les impuissants, c'est qu'ils parlent.
On fait un médiocre usage du monde quand on est fatigué de sa propre existence.
Une grande familiarité est nécessaire aux amants avant de faire l'amour pour le plaisir.
Dans l'indigent, on ne perçoit que l'indigence, pas l'homme.
Le marché accompagne la définition de l'individu comme être essentiellement désirant. Désormais, nous sommes d'abord ce que nous désirons : des objets, des êtres, des styles de vie, des expériences.
Aimer, c'est vivre l'alliance indissoluble de la terreur et du miracle.
Une douleur surmontée, c'est presque une joie de gagnée.
Le secret d'une bonne vie, c'est de se moquer du bonheur.
Il y a plus de noblesse d'âme à se réjouir de la gaieté d'autrui qu'à s'affliger de son malheur.
La plus belle femme du monde ne remplacera jamais un bon banquet.
Croyez-vous qu'un seul bébé accepterait de naître si on lui exposait ce qui l'attend ?
L'horreur de l'amour, c'est de resserrer le monde autour d'un être qui vous enchaîne.
L'amour est myope, il ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
La déception n'est peut-être qu'une catégorie du merveilleux.
L'épreuve nous fortifie quand le repos nous affaiblit. Une course sans peine n'est qu'une balade de santé.
Sérénité ou inquiétude, autarcie ou ivresse, nous échappons rarement à ce dilemme.
La beauté est un fragment d'éternité que le temps finit toujours par détruire.
Le couple est la capitalisation des griefs que chacun fait payer à l'autre avec intérêts.
La patience est une ruse de l'espoir.
Aucune difficulté n'est en soi insurmontable ; seul est dangereux d'apporter des réponses anciennes à des situations nouvelles.
La conclusion logique de la société de marché, c'est la prostitution généralisée, la transformation du genre humain en prestataire ou clients, une armée de petites mains prodiguant des soins multiples aux prospères pressés. Mais c'est aussi la généralisation du soupçon puisqu'il n'est pas un sourire, un geste qui ne puisse être vu comme un calcul, ne soit chargé d'arrière-pensées mercenaires.
La peur ne tue pas, elle empêche de vivre.
Les pères brutaux ont un avantage : ils ne vous engourdissent pas avec leur douceur, leur mièvrerie, ne cherchent pas à jouer les grands frères ou les copains. Ils vous réveillent comme une décharge électrique, font de vous un éternel combattant ou un éternel opprimé. Le mien m'a communiqué sa rage : de cela je lui suis reconnaissant. La haine qu'il m'a inculquée m'a aussi sauvé. Je l'ai retournée en boomerang contre lui.
Les livres m'ont sauvé du désespoir, de la bêtise, de la lâcheté, de l'ennui. Les grands textes nous hissent au-dessus de nous-mêmes, nous élargissent aux dimensions d'une république de l'esprit. Entrer en eux, c'est comme aborder la haute mer ou décortiquer un mécanisme d'horlogerie extrêmement sophistiqué.
Écrire a toujours été inséparable pour moi d'un art de vivre : du style avant tout, une esthétique de l'existence, la jouissance des petites choses, l'espérance des grandes.
La nuit, je rêve que mon corps quitte le lit et vole dans l'espace. Je colle au plafond comme si j'étais doté d'un parachute ascensionnel. Je veux rester suspendu dans la stratosphère, voir le monde d'en haut sans en partager les soucis.
Les torgnoles d'un père, les coups de pied importent peu. Ce sont douleurs qui passent. Mais s'humilier devant son bourreau, le prier de vous laisser la vie sauve parce qu'on a lu dans ses yeux un éclair meurtrier, c'est inexcusable. Plus tard, en regardant des films policiers, je regretterai toujours cette tendance des victimes à implorer la clémence des tueurs. Elle attise leur sadisme au lieu de les attendrir. S'il faut mourir, que ce soit dignement.
Je souris à tous, je suis habité par l'Ange du Bien en personne.
Tout fils unique se cherche un frère spirituel avec qui partager ce qu'il ne peut confier à ses parents.
Le trajet est rapide entre l'adulation et la destitution dès lors que l'objet élu ne répond plus à notre attente.
Le seul moyen d'échapper à sa famille, c'est de s'en donner d'autres, de se rattacher spirituellement à de nouvelles traditions.
La monnaie est un révélateur, elle désigne le pingre, le prodigue, l'avare, l'envieux qui se trahissent rien qu'en mettant ou non la main à la poche.
Bien penser, c'est aussi apprendre à bien dépenser, pour soi et pour autrui.
Dieu est un chemin à parcourir semé d'embûches et de chausse-trappes.
Le bonheur est de jadis ou de demain, dans la nostalgie ou l'espérance, jamais d'aujourd'hui.
On ne peut rien bâtir sans passion, on ne peut rien bâtir de durable sur la seule passion.
Le sentiment est une machine à détruire le semblable, parce qu'il fait des élus et des exclus.
Pour établir des ponts entre les hommes, il faut commencer par rétablir des portes qui délimitent les territoires de chacun.
Que devrait être un antiracisme bien compris ? Une sagesse de la cohabitation, une séduction de la diversité quand des individus, de toutes origines, se côtoient dans un même espace. Mais aussi une intelligence du discernement capable de distinguer ce qui relève de la vexation et ce qui ressort de la liberté d'expression.
Tout ce qui distingue les hommes finit par les opposer. Le moindre désaccord ou malaise est retraduit en disqualification raciale : dès qu'une personne se sent agressée, ne serait-ce que d'un regard ou d'une formule, elle peut vous accuser, pointer sur vous un doigt vengeur.
Ne pas vivre en couple, c'est renoncer à sa propre légende, c'est perdre l'unité d'une histoire.
À l'hymne entonné à la coexistence heureuse répond l'image d'une humanité émiettée.
Il n'y a plus de races sinon celle, proliférante, des racistes qui pullulent comme vermine à rééduquer.
Forme perverse de la générosité : Rappeler constamment à l'autre les bontés qu'on a eues envers lui, pour le maintenir en état de débiteur.
Tous les cadeaux n'ont pas la même valeur ; certains sont de simples formalités, d'autres, plus onéreux, engagent tout l'être et sont réservés aux proches. Le bon présent est un facteur d'intensification ; il réchauffe des relations guettées par le ressassement.
Rien ne s'oublie plus vite qu'une faveur.
Le cadeau n'a rien à voir avec son prix, il tient tout entier dans l'intention et la beauté du geste. Si humble soit-il, il est comme un émissaire de la personne et garde sur lui son empreinte.
Donner devrait s'enseigner comme les arts de la table et la politesse.
L'amour tient tout entier dans la préface de l'amour, d'autant qu'une bonne union bénéficiera en retour à la famille et assurera la sécurité de la maisonnée.
Que les généreux n'attendent rien des malheureux qu'ils secourent, leur dévouement doit se suffire à lui-même. Le fait que tant d'individus ou de peuples, en situation difficile, refusent de se laisser traiter en victimes signifie qu'ils ne veulent pas de la miséricorde du monde. N'espérons pas d'eux qu'ils disent merci. Nous leur devons assistance, quoi qu'il arrive.
Dépendre de la bonne volonté d'un tiers pour notre survie est la situation la plus humiliante qui soit. Il est une charité qui émancipe, il en est une autre qui rabaisse les êtres.
Un mort en France est plus émouvant que 10 000 morts à l'étranger. Le premier est une tragédie, les seconds une statistique. La sensibilité suit la loi de la proximité.
Dans la philanthropie, seul compte le résultat et non les intentions.
Dans le cadeau, seule compte l'intention, non le résultat.
Mieux vaut le bénévolat par vanité qu'une vanité sans bénévolat.
Mieux vaut la compétition ostentatoire des générosités qu'une apathie dans l'égoïsme repu.
La société serait invivable sans cette multitude de petits gestes d'entraide, d'amitié qui poussent les gens à s'épauler au niveau quotidien, sans attendre des secours de l'Etat.
Les hommes peuvent être les artisans de leur ruine dans la réussite comme dans la déconfiture. La richesse oblige ou afflige.
Le pire service qu'on puisse rendre à un livre outrageant, c'est de l'autoriser.
