Aimer, c'est rêver et souffrir, de Victor Cherbuliez

Aimer, c'est rêver et souffrir.

Recueil : Les poésies diverses (1867)

Je te dirai le grand mystère.
Nous qui vivons à peine un jour,
Que sommes-nous ? Une poussière
Que Dieu mêla d'un peu d'amour.

C'est peu de chose, une étincelle.
Mais cette étincelle est la sœur
Des soleils que l'ombre éternelle
Voit courir dans sa profondeur.

Hélas ! hélas ! flamme infidèle !
Dans le cœur vient-elle à pâlir,
Le cœur n'est plus, mourant comme elle,
Que le tombeau d'un souvenir.

Je veux aimer. Le flot, la grève,
Le vent, le silence des cieux,
La fleur, l'étoile qui se lève,
Tout me promet un songe heureux.

Ô vanité de l'espérance !
Aimer, c'est rêver et souffrir ;
Car si douce est cette souffrance,
Que le cœur rêve d'en mourir.

Je te dirai le grand mystère :
L'amour n'est rien, l'amour est tout.
Le monde, sans cette chimère,
Est un conte à dormir debout.

En vain mon cœur m'a dit : Espère !
Voici venir la fin du jour,
Et j'aurai passé sur la terre,
N'ayant rien aimé que l'amour.


Victor Cherbuliez