On devrait enseigner aux enfants l'art d'être heureux. Non pas l'art d'être heureux quand le malheur vous tombe sur la tête, mais l'art d'être heureux quand les circonstances sont passables et que toute l'amertume de la vie se réduit à de petits ennuis. Il faudrait expliquer aux enfants et aux jeunes gens, aux hommes aussi, que les plaintes sur soi ne peuvent qu'attrister les autres, c'est-à-dire en fin de compte leur déplaire, même s'ils cherchent de telles confidences, même s'ils semblent se plaire à consoler. Car la tristesse est comme un poison ; on peut l'aimer, mais non s'en trouver bien,a écrit Emile-Auguste Chartier, dit Alain. (Extrait : Les propos sur le bonheur, ouvrage publié en 1925.)
Pour être libre par rapport à l'argent, il faut n'en point désirer au-delà du nécessaire.
Le génie, c'est l'action aisée, sans délibération, sans erreur et imprévisible.
La vie est un travail qu'il faut faire debout.
La paix, c'est la reconnaissance du semblable.
Il faut instruire l'enfant si l'on veut le connaître.
C'est en se mettant à l'œuvre qu'on découvre ce qu'on vaut, ce qu'on sait, en un mot ce qu'on est.
Le premier fruit de la sagesse est le travail.
Dans tout sourire il y a de l'enfance, c'est un oubli et un recommencement.
L'amour est un poème, quelque chose que l'on fait, que l'on compose, que l'on veut.
Celui qui s'ennuie a une manière de s'asseoir, de se lever, de parler, qui est propre à entretenir l'ennui.
L'amitié est une société libre où la contradiction plaît par la pensée commune qu'elle fait ressortir.
Un cœur sans amour est une vie sans plaisirs.
Aimer, c'est trouver sa richesse hors de soi.
Le rire est le propre de l'homme, car l'esprit s'y délivre des apparences.
L'intelligence, c'est ce qui dans un homme reste toujours jeune.
Le vrai désespoir est sans réflexion.
J'aime mieux une pensée fausse qu'une routine vraie.
Sage, le sourire est sensible ; fou, le rire est insensible.
Dès que nous tenons une opinion, elle nous tient.
Le métier de surveiller rend stupide et ignorant ; cela est sans exception.
Les sentiments vrais sont des œuvres.
Il y a du supplice dans la passion, le mot l'indique.
Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme est de volonté.
Penser, c'est inventer sans croire.
Le bonheur n'est pas le fruit de la paix, le bonheur c'est la paix même.
Espérer, c'est être heureux.
Ma grande objection à l'argent, c'est que l'argent est bête.
Les gens, presque toujours je les prends aisément comme ils sont. Même quand j'aurais un miraculeux pouvoir de les changer, je n'en userais pas témérairement. Pourquoi ? Avares, colériques, insouciants, naïfs, rusés, ambitieux, emphatiques, flegmatiques, cela peut plaire ou déplaire ; mais je sais du moins que ce ne sont pas des couleurs qu'on pourrait changer sans changer tout l'édifice, comme on repeint une porte. Au contraire, je craindrais, en essayant de changer ces traits-là, d'en changer d'autres, de rompre un équilibre, et, en voulant corriger quelque défaut, de mutiler une vertu cachée justement derrière.
On dit que les nouvelles générations seront difficiles à gouverner. Je l'espère bien.
Comme la fraise a goût de fraise, la vie a goût de bonheur.
Dormir, c'est penser peu, c'est penser le moins possible.
Chacun doute le mieux de ce qu'il connaît aussi le mieux.
Il n'est pas de tyran au monde qui aime la vérité.
Les prétendues querelles de religion sont d'habiles moyens pour masquer l'accord de religion.
À vieille science, dieu jeune.
Le temps n'est rien si on ne le pense.
Justice ne peut attendre.
Le caractère, c'est l'humeur pensée.
Le beau est un genre de vrai, mais qui échappe à ceux qui cherchent le vrai.
Exister est tout, et ne pas exister n'est rien.
Le sourire est l'arme du sage contre ses propres passions et contre celles d'autrui.
L'état d'homme est beau pour celui qui y va, avec toutes les forces de l'enfance.
L'enfant qui veut faire l'homme est plus sérieux que l'homme.
Le sommeil est un plaisir où l'on s'y perd ; on y glisse ; on s'y plonge.
La vertu d'un homme ressemble bien plus à ses propres vices qu'à la vertu du voisin.
L'oisiveté est mère de tous les vices, mais de toutes les vertus aussi.
Le doute est le signe de la certitude.
Le vrai chemin du pardon, c'est de comprendre la faute par ses causes.
Qui se vante de ne point se laisser tromper, c'est celui-là que l'on trompera si l'on peut.
Aucune maladie n'a été, et n'est encore grave, que l'enrichissement des serviteurs de l'Etat.
Nos fautes périssent avant nous ; ne les gardons point en momies.
La fausseté n'est rien de positif dans l'idée fausse, elle n'est rien de plus que l'absence d'une autre idée.
La sagesse ne se pardonne pas de ne pas égaler la beauté.
Admirer c'est égaler.
Essayer de se souvenir d'un lieu c'est presque toujours essayer d'y aller en imagination.
Il vaut mieux agir par amour pour le bien que par haine pour le mal contraire.
On élèvera mieux un enfant en méditant sur ce qu'il fait voir de bon qu'en étant attentif seulement à la faiblesse, à la frivolité, à la négligence, aux défauts enfin qu'il montre. Et si vous enseignez le violon, ne remarquez que les notes justes ou presque justes ; laissez les fausses notes tomber dans l'oubli. Faites-y attention, cette règle n'est pas autre chose que la règle de charité. Mais il faut des années pour la découvrir en son immense étendue.
Il n'y a point de différence entre rêver et percevoir ; toutes les apparences ont le même prix.
La vertu de l'adolescent, c'est la pudeur ; la vertu de l'homme mûr, c'est la justice.
Chez l'adolescent, la première conscience est une conscience malade.
Une convenance d'esprit fait l'amitié, mais cela ne discipline pas les passions. Les deux brutes restent brutes. Encore plus visiblement quand l'amour prend son objet trop loin. On peut aimer les hommes, aimer la justice, aimer Dieu aussi comme ils disent, et rester un animal sauvage.
Les braves gens sont indulgents, ils comprennent les violents, ils les plaignent, ils leur pardonnent ; et enfin ils portent en eux un principe de faiblesse, ils sont heureux. Ils se consolent, ils se résignent. Enfants, ils jouent dans un coin avec un bouchon qu'on leur a laissé. Hommes, les braves gens savent encore se plaire à des biens dont les autres ne veulent pas, ce qui fait qu'ils oublient trop vite le mal qu'on leur a fait.
Les braves gens, l'éloge leur plaît autant qu'à d'autres ; mais le blâme les touche au vif, parce qu'ils sont trop portés à se blâmer eux-mêmes, et à grossir leurs plus petites fautes.
La force des méchants, c'est qu'ils se croient bons, et victimes des caprices d'autrui. Aussi parlent-ils toujours de leurs droits, et invoquent-ils perpétuellement la justice ; toujours visant le bien à les entendre ; toujours pensant aux autres, comme ils disent ; toujours étalant leurs vertus, toujours faisant la leçon, et de bonne foi.
Le doute n'est pas au-dessous du savoir, mais au-dessus
Le bonheur, c'est la saveur même de la vie.
Ce n'est pas communiquer que communiquer seulement ce qui est clair.
On peut d'un sourire guérir les peines de quelqu'un qu'on ne connaît pas.
La joie familiale ressemble à la paix du jeune marsupial qui se blottit dans la poche maternelle, ce miracle ne s'use pas.
Donner un bon repas à un homme qui a faim, c'est une espèce de caresse tout à fait matérielle. Il se peut bien, pourtant, que cette joie du corps soit l'origine d'un noble sentiment, si le bienfaiteur n'est pas indigne.
Le fatalisme ne peut même pas être une pensée. Car si tout est déjà, si l'avenir est fait d'avance ou, comme on dit, écrit d'avance, il faut dire aussi que mes pensées sont faites d'avance ou écrites d'avance ; ainsi l'idée même de bien penser est ridicule ; or je ne vois point que l'on puisse former une idée si l'on ne se croit pas capable d'attendre, de choisir, de rejeter, de refuser.
Rien ne ressemble plus à une attaque par ruse que les manœuvres de la prudence.
La vérité ne se montre jamais si l'on ne la cherche.
La mauvaise humeur ce n'est pas une petite ressource ; et c'est sans doute pour cela que les bilieux conviennent pour la politique ; ils sont craints, et, chose singulière, ils sont aimés dès qu'ils ne font pas tout le mal possible ; un sourire de leur part, un compliment, un mouvement de bienveillance sont reçus comme des grâces.
Aider les pauvres, soigner les malades, laver les plaies, cela est plus facile à dire qu'à faire. Et qui donc mépriserait les œuvres ? Que ce soit fraternel, qu'il n'y ait pas ici d'humiliés ni d'offensés, quoi de plus beau ? Les bonnes paroles descendent comme d'une source. Ô divine charité !
On ne demande pas autre chose au petit enfant que de profiter des bonnes choses qui l'entourent, comme lait, air pur, eau du bain. Il croît en masse et en vigueur, et c'est sa manière de dire merci. Telle est la gratitude substantielle, la première en tous, et le modèle de toutes. Le mot gratitude est fait de grâce, et rien n'égale la grâce de l'enfant. Ce qui restera après des années de ce riche amour, on le nommera piété filiale, et ce mot est encore parmi les plus forts.
Il n'y a pas que les sots qui aient besoin d'éloges, et renouvelés souvent.
Il n'est pas d'homme qui soit tout à fait indifférent aux raffinements et aux grâces de la parure chez la femme qui lui tient le bras ; signe qu'il est heureux de l'approbation des autres ; vanité certainement.
L'égoïsme est un fruit de civilisation, non de sauvagerie, et l'altruisme est son correctif.